À l'échelle de l'humanité
Un endroit où l'humanité pourrait se parler
Il est aujourd'hui possible que des habitants de tous les pays se rejoignent au même endroit pour coordonner des actions, à partir de chaque personne plutôt qu'à partir des gouvernements. C'est la cinquième proposition de ce travail et c'est de loin la moins avancée.
Le nom et ce qu'il ne veut pas dire
Ce ne sera pas un État au sens du droit international
Autant le dire tout de suite, avant d'aller plus loin. En droit, un État suppose un territoire et les autres conditions se définissent par rapport à lui : une population qui habite quelque part, un gouvernement qui exerce un contrôle surquelque chose. Sans sol, rien de tout cela ne tient. C'est net et je le pense vraiment.
Je garde pourtant le mot « État », parce qu'il dit l'ambition et qu'il fait s'arrêter. Mais il est employé ici au sens politique, comme on dit « faire État de quelque chose » : un lieu où l'on se constitue en corps pour délibérer. Rien de plus et je préfère l'écrire moi-même en première page.
Trois mots ne seront donc jamais employés : citoyenneté, passeport, nationalité. Ils n'auraient aucun effet. La Cour internationale de justice a établi dès 1955 qu'une nationalité sans rattachement réel n'est opposable à personne. On parlera d'appartenance, de membres, d'une charte et d'une assemblée. Ce sont des mots plus modestes et ils sont exacts.
Le problème
Aucun pays n'a le bon périmètre pour les sujets qui nous dépassent
Le climat, l'intelligence artificielle, la finance, les épidémies : ces sujets touchent des gens qui n'ont aucun moyen de voter dessus. Un Bangladais subit des décisions industrielles prises ailleurs, sans le moindre bulletin à mettre quelque part.
Ce n'est pas un défaut des États : c'est une limite de la carte. Un territoire délimite qui vote et les problèmes, eux, ne s'arrêtent pas aux frontières. Le philosophe Robert Goodin a formulé cette difficulté proprement en 2007 : celui qui subit une décision devrait pouvoir y prendre part et aucun découpage territorial n'y parvient.
L'idée d'une communauté politique qui se constitue par l'inscription volontaire des personnes plutôt que par le découpage de la carte n'a rien de neuf : elle a été formulée en Europe à la toute fin du XIXesiècle et elle a des mises en œuvre documentées. Ce qui est neuf, c'est qu'on puisse enfin se joindre.
Il ne s'agit pas de dépasser les États, ni de les remplacer, ni de s'en affranchir. Il s'agit d'ajouter un endroit qui n'existe pas encore, à côté de ce qui existe déjà.
Écologie et inégalités
« Pourquoi faire des efforts si les autres n'en font pas ? »
C'est l'objection qu'on entend le plus souvent et elle est légitime. La France pèse un peu moins de 1 % des émissions mondiales de CO2. La Chine et les États-Unis en représentent à eux deux près de la moitié. Alors à quoi bon trier ses déchets ?
Je crois que la question est mal posée, parce qu'elle suppose qu'un pays agit seul. Personne ne demande à un Français de compenser une centrale à charbon à l'autre bout du monde. Ce qu'on peut faire, en revanche, c'est agir là où on habite : sa commune, son entreprise, son quartier. C'est la seule échelle où un citoyen a vraiment prise.
Le problème, c'est qu'une action locale isolée ne pèse rien. Et c'est précisément ce que change un endroit où les habitants de tous les pays se relient à cette échelle-là. Un agriculteur du Gers et un agriculteur du Pendjab n'ont pas les mêmes moyens, mais ils ont souvent les mêmes questions. S'ils peuvent comparer ce qui marche chez l'un et chez l'autre, mutualiser ce qu'ils ont appris et engager leurs efforts au même moment, l'échelle change de nature. Ce ne sont plus des gestes dispersés. C'est une pression par le bas, exercée sur des organismes bien plus puissants que chacun d'eux pris à part.
Il faut un endroit pour ça et une manière de s'y prendre. L'endroit, c'est ce dont parle cette page. La manière, c'est l'Organisation Torique et Régénérative des Êtres, la même que celle proposée pour la France : les quatre étages, le double vote, le tirage au sort. Et comme tout s'y passe par écrit, les traductions se font au fil de l'eau. Une Indonésienne écrit dans sa langue, un Brésilien la lit dans la sienne.
Il y a l'écologie et il y a les inégalités, qui sont le même sujet vu d'un autre côté. On ne peut pas demander le même effort à quelqu'un qui a tout et à quelqu'un qui n'a rien. Décider ce qui est juste dans cette répartition, des États en négociation n'y arrivent pas depuis trente ans. Des citoyens qui délibèrent ensemble, sans avoir d'intérêt national à défendre, ont peut-être une chance d'y arriver. Je ne le garantis pas. Je dis que ça n'a jamais été essayé.
Sources · Global Carbon Budget pour la part des émissions, Union internationale des télécommunications pour l'accès à Internet.

Ce qui l'organiserait
Il n'y a rien de nouveau à inventer pour le faire tenir
L'organisation : OTRE
L'Organisation Torique et Régénérative des Êtres est la même carte que celle proposée pour un pays : cinq fonctions présentes partout, des étages qui traitent chacun ce qui les concerne et des flux dont on sait dire où ils se bouchent. Elle ne suppose ni territoire ni frontière et c'est ce qui la rend transposable ici.
Voir le modèleLa décision : la Démocratie Organique
La même procédure, aux mêmes quatre étages : une phrase déposée, un débat, un approfondissement, puis un choix entre des scénarios écrits. Rien n'y est décidé par un fondateur et rien n'y est décidé par ceux qui détiennent le plus.
Voir la procédureCe point compte plus qu'il n'y paraît : ce dont je parle ici n'est pas un projet séparé, avec ses règles à lui. C'est la même architecture, portée à une autre échelle. Et si elle ne tenait pas ici, ce serait un signal sur elle, pas seulement sur ce projet.
Tuvalu
Quelqu'un l'a fait avant nous et pour une raison bien plus grave
En septembre 2023, Tuvalu a amendé sa Constitution pour affirmer que son existence d'État ne dépend pas de la présence physique de son sol. Ce peuple du Pacifique voit la mer monter sur ses îles ; il ne s'agissait pas pour lui d'une idée, mais de continuer d'exister.
C'est pour cette raison que je n'écrirai jamais le mot « premier » à propos de ce que je propose. La place est prise, elle est prise par quelqu'un qui subit une perte qu'il n'a pas choisie et me mettre devant lui serait faux autant qu'indécent.
Il y a d'ailleurs une différence de nature entre les deux situations et elle mérite d'être dite : Tuvalu est un État déjà constitué qui cherche à durer. Ce dont je parle serait une chose nouvelle et aucune règle de droit ne permet aujourd'hui de créer un État sans sol. La bonne position est celle de l'appui, pas de la revendication.
Pourquoi maintenant
Deux choses ont changé et une troisième n'a pas bougé
Se joindre
Environ six milliards de personnes sont en ligne
Les trois quarts de l'humanité, en progression d'à peu près 240 millions de personnes sur la seule année 2025 (Union internationale des télécommunications, novembre 2025). Se parler d'un continent à l'autre ne coûte plus rien.
Délibérer
Faire délibérer beaucoup de monde est devenu une science
Tirage au sort, assemblées de citoyens, méthodes de délibération : ce sont des travaux publiés et évalués, pas des intuitions. La France en a fait l'expérience avec la Convention citoyenne pour le climat. C'est le pilier le plus solide des deux : la connexion ne fait pas une démocratie, la méthode si.
Ce qui n'a pas bougé
2,2 milliards de personnes restent hors ligne
Dont 96 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. La 5G couvre 84 % de la population des pays riches et 4 % de celle des pays pauvres. Ce chiffre-là vient de la même source que le premier et il doit être énoncé dans la même phrase, sans quoi on ne dit qu'une moitié de la vérité.

Ce que ce n'est pas
Il existe déjà des gens qui veulent fonder des pays sur internet
Ils appellent cela des network states : on quitte l'État qu'on juge défaillant, on achète du terrain, on lève des fonds et le fondateur écrit les règles. Ce n'est pas ce que je propose et la différence mérite d'être posée d'emblée.
| Sur | Un network state | Ce que je propose |
|---|---|---|
| Le geste | Sortir : quitter l'État qu'on juge défaillant | Entrer : ajouter un endroit où se coordonner |
| Rapport aux pays | Remplacer l'appartenance nationale | S'y ajouter : on ne quitte rien, on ne renie rien |
| Le territoire | Acheter des terres, obtenir des zones dérogatoires | Aucun territoire et c'est assumé |
| L'argent | Capital-risque, jeton qui prend de la valeur | Non marchand, la forme reste à arrêter |
| Qui décide | Le fondateur, puis ceux qui détiennent le plus | La Démocratie Organique, la même procédure que celle proposée ici |
| L'organisation | Une société, ou une fondation que son fondateur contrôle | OTRE, l'Organisation Torique et Régénérative des Êtres |
| La méthode | Le code fait loi et l'on part si ça déplaît | Les quatre étages, le double vote, le tirage au sort, la révision |
Aucun jeton monétisable. Rien de ce qui se passera là ne pourra prendre de la valeur et se revendre.
Aucun achat de territoire. Pas de terrain, pas d'enclave, pas de zone dérogatoire négociée avec un État.
Aucune vente de statut. On n'achètera jamais sa place et il n'y aura pas de rang à acheter.
Ces trois engagements sont écrits parce qu'ils sont vérifiables : le jour où l'un d'eux serait rompu, cela se verrait.
Ce que je ne sais pas encore
Les objections, avec ce qu'elles valent
Cette proposition est la plus fragile des cinq et il vaut mieux que ce soit moi qui l'écrive. Voici les six objections les plus dures qu'on puisse lui faire et l'état réel de mes réponses.
« Une assemblée en ligne écarte précisément ceux dont vous parlez »
Sans réponse complèteC'est l'objection la plus solide et je n'y ai pas de réponse complète. 2,2 milliards de personnes sont hors ligne, dont 96 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. On peut prévoir des relais physiques et des procédures hors ligne ; cela réduit l'écart, ça ne l'annule pas. Tant que ce n'est pas réglé, il faut le dire à chaque fois.
« Sans territoire, vos décisions ne s'appliquent à rien »
Réponse partielleEn partie vrai. L'exécution appartient aux États et elle continuera de leur appartenir. Le pouvoir dont il est question ici est d'abord un pouvoir de qualifier un problème, d'attester ce qui a été délibéré et de le mettre à l'ordre du jour ailleurs. C'est moins que ce qu'on imagine en entendant le mot « État » et c'est déjà beaucoup.
« La démocratie ne passe pas l'échelle »
Objection à traiter de frontRobert Dahl l'a écrit en 1999 et je préfère le prendre en face plutôt que de citer ceux qui disent le contraire. Les pistes existent : les mini-publics, le tirage au sort, les assemblées délibératives. La France a montré, avec la Convention citoyenne pour le climat, qu'elles produisent du travail sérieux. Mais rien de tout cela n'a été éprouvé à l'échelle du monde. C'est une conjecture, y compris quand elle m'arrange.
« Qui parle au nom de qui ? »
Réponse partielleUn Français qui porte un projet politique ne peut pas écrire seul les règles d'une communauté mondiale. La seule réponse qui vaille est mécanique, pas déclarative : que les décisions passent par la Démocratie Organique dès l'origine, avec ses quatre étages et sa procédure de révision, de sorte que celui qui a commencé n'ait, à l'arrivée, pas plus de voix qu'un autre.
« Vous exposez ceux qui s'inscrivent »
Sans réponse à ce jourS'inscrire sur une liste mondiale d'adhérents à un projet politique peut mettre en danger quelqu'un qui vit sous un régime autoritaire. Je n'ai pas de réponse aujourd'hui et c'est la raison la plus sérieuse pour laquelle rien n'est ouvert. Minimisation des données, pseudonymat, absence de registre central consultable : tout cela doit être traité avant, pas après.
« Qui paye ? »
Non tranchéLa question est ouverte et elle est au cœur de l'intention : se tenir à distance des financements qui emportent une orientation avec eux. Non marchand, oui, mais la forme juridique, la propriété et les garanties contre la capture par un financeur ne sont pas arrêtées. Je préfère le dire que de laisser croire que c'est réglé.
Il faut ajouter une chose, qui vaut pour tout ce qui précède : personne n'a jamais fait fonctionner ce genre d'assemblée à l'échelle du monde et il n'existe donc aucune étude sur ce que cela produirait. Tout ce qu'on peut en dire est une conjecture, y compris ce qui m'arrange.
Où ça en est
Rien n'est ouvert et ce n'est pas un retard
Il n'y a pas de date, pas d'inscriptions, pas de nombre de membres visé. Tant que la question de la sécurité de ceux qui s'inscriraient n'est pas réglée, ouvrir serait irresponsable. Et une date annoncée puis manquée ne prouverait qu'une chose sur le sérieux du reste.
Ce qui se travaille aujourd'hui : la forme juridique, la manière de financer sans se faire tenir par le financeur et la protection des personnes. Ce sont des sujets ingrats et ils passent avant l'annonce.
Si vous travaillez sur l'identité numérique, les communs, le droit international, ou si vous vivez simplement dans un pays où s'inscrire quelque part n'est pas anodin, votre regard sur ces trois points vaut mieux que le mien.